Le numérique n’est pas neutre. Mais il peut devenir un levier d’humanité. À travers ce texte, j’ouvre un espace pour penser un usage qui respecte nos rythmes, nos corps, nos besoins de sens — et qui s’accorde avec les enjeux d’un monde complexe.
Depuis 33 ans, je pratique, enseigne et réfléchis à ce que j’appelle l’Utilisation Raisonnée du Numérique. Il ne s’agit pas simplement d’utiliser la technologie de manière efficace ou sécurisée, mais d’en faire un usage profondément aligné avec notre humanité.
Cette approche a débuté de façon intuitive dans mon travail au sein des Ateliers Pédagogiques Personnalisés (APP), où j’ai créé une grammaire active permettant de faire le pont entre différentes plateformes technologiques (Mac, PC), tout en intégrant consciemment les dimensions corporelles et cognitives.
Par la suite, j’ai collaboré avec divers acteurs (institutions, décideurs RH des entreprises, organismes de formation sous-traitants), dont les perspectives sur l’andragogie et le numérique étaient variées et parfois divergentes. Face à ces différences, j’ai adapté ma pratique pour présenter et appliquer mes méthodes avec efficacité, dans des contextes contraints mais toujours avec un souci d’adaptabilité et de respect des parties prenantes. Cette collaboration active et pragmatique a permis d’obtenir des résultats probants auprès des 9000 personnes formées.
En complément, les préparations complexes et riches menées avec les différentes cohortes de Sciences Po Aix (Politique Culturelle et Mécénat, Affaires Internationales et surtout préparation aux concours catégorie A en culture numérique par le CPAG de Sciences Po Aix), ainsi que les échanges bienveillants mais chargés d’exigence et de contraintes, ont élevé ma réflexion, mes exigences et mon sens critique à un niveau inédit.
Cette utilisation raisonnée repose sur plusieurs principes fondamentaux :
1. Le numérique conscient
Être pleinement conscient des outils que nous utilisons, de leurs impacts cognitifs, émotionnels, physiologiques et organisationnels. Le numérique ne doit pas nous absorber ni nous dominer : il doit nous accompagner, discrètement, dans nos vies.
2. L’éthique de l’usage
Chaque outil numérique doit être choisi selon des critères clairs : il doit respecter notre autonomie, notre vie privée, et favoriser une relation équilibrée avec les autres. L’éthique numérique dépasse largement la question des données personnelles : elle concerne notre rapport global au monde et à autrui.
3. Simplicité et simplexité
Je ne cherche pas à simplifier excessivement, mais plutôt à pratiquer la simplexité : accueillir la complexité vivante du numérique tout en la rendant accessible, sans réductionnisme ni manipulation.
4. Numérique et corps
La technologie ne concerne pas seulement l’esprit. Elle engage le corps, la respiration, les postures, la gestion émotionnelle. Utiliser le numérique de manière raisonnée, c’est aussi prendre soin de soi physiquement et émotionnellement.
5. Expérience humaine avant performance
La performance technologique seule est vide de sens. Ce qui importe, c’est l’expérience humaine authentique, le vécu sensible, le temps pris pour réfléchir, ressentir, décider consciemment.
Invitation ouverte
Dans un contexte où la polarisation, la simplification binaire des discours et la rétrogradation silencieuse de certains droits fondamentaux tendent à s’accentuer, il me semble d’autant plus crucial d’adopter une posture qui résiste à cette pente. Inspiré notamment par la pensée d’Edgar Morin, je plaide pour une vision complexe, systémique et humaniste du numérique. Une approche qui refuse les réductions faciles, et qui préfère l’articulation à l’opposition.
Cette philosophie n’est pas une recette rigide. C’est une invitation ouverte à réfléchir ensemble, à rester vigilant, curieux, profondément humain face au numérique qui transforme nos existences.
Transformer, oui — mais humblement. Car en s’alignant avec le vivant, en redonnant du sens à nos usages et de la présence à nos gestes, cette approche peut contribuer à faire évoluer non seulement les individus, mais aussi les organisations, les environnements d’apprentissage, et pourquoi pas, une certaine culture du travail et du lien social. Loin des révolutions tapageuses, c’est une transformation par capillarité : douce, incarnée, durable.
Je ne suis pas pour autant un idéaliste naïf. Être bienveillant, ce n’est pas fuir les tensions ou les désaccords. J’adhère à une bienveillance telle que la conçoit Matthieu Ricard : exigeante, lucide, courageuse. Elle ne s’oppose pas à la fermeté ni à la rigueur ; elle les éclaire autrement. Cette posture s’accompagne d’une assertivité assumée : dire ce qui doit être dit, avec clarté et respect, sans se soumettre ni imposer. Une bienveillance assertive, au service d’un dialogue sincère et transformateur.
Ce texte est une invitation à ralentir, à questionner, à résonner avec cette approche que je développe depuis longtemps, et à laquelle je reste profondément attaché.
Leave a Reply